Prélude

L'occupation de Vienne (14 mai-20 novembre 1809)

L'installation

Dès la reddition de la ville, les choses s’étaient organisées. Déjà, le 13 mai, Napoléon, dans un ordre du jour à l’armée, recommandait les habitants de Vienne à la bonté de ses soldats, et les prenait "sous sa protection".

Le 13, on l’a vu, les français entraient dans Vienne.

Les officiers et civils sont logés dans la ville, les soldats dans les faubourgs. Le 15 mai, le général de brigade, Baron de l’Empire, Razout, qui a été nommé commandant de la place, lance un ordre:

"En conséquence des ordres de S.E. Mr le Comte Andreossy, Gouverneur-général, les magistrats de la ville de Vienne feront le recensement de tous les logements qui existent tant dans la ville que dans les faubourgs.

Les logements seront divisés par Classes correspondantes aux différents grades auxquels ils seront affectés.

On dressera un contrôle particulier pour chaque Classe de logement.

Nul militaire, de quel que grade qu’il soit, ne pourra prétendre à un logement pris dans une autre Classe que celle appropriée au grade dont il est pourvu.

Les employés dans l’administration de l’armée recevront des logements pris dans la classe du grade auquel leur emploi est assimilé.

Aucun militaire ou employé, quel que soit son grade ou son emploi, ne pourra faire loger avec lui, chez son hôte, plus d’hommes ou de chevaux qu’il n’en sera spécifié sur le billet.

Nul ne pourra rester dans son logement au-delà du terme fixé par son billet, à moins d’une prolongation accordée par le département des logements, sur l’autorisation du commandant de la place.

Le magistrat nommera des commissaires de quartier, s’il n’en existe pas. Ils seront chargés de la visite et du recensement journalier de tous leurs quartiers et arrondissements respectifs. Ils remettront tous les jours au Bureau des logements, dans le bâtiment de la Chancellerie de Bohème, l’état des logements occupés ou évacués dans les 24 heures….

Les habitants seront en conséquence tenus de faire au Commissaire du quartier la déclaration des militaires logés chez eux ou partis dans les 24 heures. Tout habitant dont la déclaration ne sera pas exacte sera condamné à une amende de 100 florins, qui seront versés dans la caisse des pauvres de la ville ou de ses faubourgs.

Les militaires seront nourris par leurs hôtes convenablement à leurs grades; ceux qui croiraient avoir quelques plaintes ou réclamations à faire à ce sujet, les adresseront au commandant de la Place qui y fera droit.

Les habitants qui auraient à se plaindre des prétentions exagérées ou des mauvais traitements des militaires logés chez eux, s’adresseront de même au commandant de la Place qui leur rendra justice."

Les membres de la Régence de Basse-Autriche en prennent acte, le 19 mai:

"La Régence…..ayant reçu l’autorisation et l’ordre de sa Majesté l’Empereur Napoléon….de vaquer à ses occupations, comme avant l’entrée de l’armée française, ladite Régence se fait un devoir d’en informer le Public et d’en appeler dans les circonstances actuelles à cet esprit de sagesse et de modération que les bons citoyens n’ont jamais cessé de montrer.

Elle compte donc que le Public, fidèle à l’obéissance qu’il doit à l’autorité se prêtera avec confiance aux dispositions qu’elle jugera nécessaires pour le maintien du bon ordre, de l’approvisionnement des subsistances et pour leur retour dans leurs familles, à leurs travaux ou à leurs occupations paisibles de ces hommes qui en avaient été retirés pour prendre les armes spontanément.

Ce but s’atteindra d’autant plus sûrement que sa S.M. l’Empereur des Français, ne s’en prenant pas au peuple des malheurs de la guerre, leur donne au contraire, en vainqueur généreux, des marques signalées de sa clémence; et que les principes et le caractère connus de S.E. Monsieur le Gouverneur-général (Andréossy) garantissent que les ordres et les volontés de son auguste Souverain seront fidèlement remplis."

Bellot:

"Nous fûmes logés, le soir (vraisemblablement le 13) chez le prince de Kaunitz, qui, avant la guerre, avait été ambassadeur en France…On nous y témoigna la plus mauvaise volonté…..Deux jours après, le commandant du faubourg vint nous déloger… nous fûmes chez la sœur du comte Haugwitz, ministre prussien, ou, la première nuit, on brisa nos vitres avec des pierres; mal dans cette maison, nous obtînmes de demeurer chez la comtesse de Kunsbourg, petite fille du prince de Colloredo"


Pouget:

"Je fus logé chez Monsieur Arnstein, banquier, sur une petite place connue sous le nom de Stock im Eisen, no 1148, au premier étage."

Les maréchaux et personnages importants (qui pourrait en douter ?) sont les mieux lotis: Masséna au palais Schwarzenberg, Davout au palais Lobkovitz, Andreossy, Daru et Bernadotte (plus tard Champagny et Maret) à la Hofburg, Rapp au palais Kaunitz, Mériage au palais Fries (aujourd’hui le Pallavicini), Lefebvre au palais Collalto (Am Hof 13), Bessières et Berthier au palais Esterhazy.

Pour ce qui est de la nourriture, un ordre de Napoléon en fixe les grandes lignes:

Les Officiers seront nourris à la table de leurs hôtes (!), comme cela était le cas lors des précédentes campagnes. Les sous-officiers et les soldats recevront, indépendamment de leur ration de pain (7,5 hectogrammes soit 24 onces):
      au petit déjeuner: soupe et 1/16 de pinte d'eau de vie,
      pour le déjeuner: soupe, 10 onces de viande, légumes et un demi-pot de bière ou de vin
      au souper: légumes et un demi-pot de bière ou de vin.

Les rapports de l'armée d'occupation avec les viennois, sont distants mais malgré tout amicaux. Ce sont d'ailleurs les alliés de Napoléon qui s'attirent le plus de reproches:

Comtesse Thürnheim:

"Les troupes des Alliés n'avaient rien à envier aux Français pour ce qui est de la barbarie. Les Bavarois sont durs et méchants, les Italiens des brigands, les Saxons brutaux et voleurs, mais les exactions des Wurtembergeois dépassent tout le reste. Ils se comportent en particulier de façon horrible envers les prêtres, qu'ils haïssent en raison de leur différent religieux. Il n'y a qu'avec les soldats du Nassau que l'on est satisfait"


Essling



Le 16 mai, Napoléon passe en revue son armée, sur la Schmelz (hauteur dominant Schönbrunn, située de nos jours dans le XVe arrondissement de Vienne)

Les journaux reparaissent, mais sous le contrôle de la censure française.


Wiener Zeitung no 37 du 20 Mai 1809.

Vienne, le 19 Mai - Nouvelles de l’Intérieur

Les victoires de Napoléon le Grand ne sont pas seulement une merveille et la fierté du siècle, elles sont aussi le bonheur et la plénitude des Nations.

Dès l’instant de la victoire les peuples vaincus sont sous la protection du Vainqueur, du Héros et du Sage dont le destin semble être de rassurer les peuples apeurés par les préjugés et les factions, et les élève à leur niveau, au plus haut niveau d’indépendance et de pensée.

Le 13 Mai, exactement un mois après que l’ennemi ait franchi l’Inn, l’armée française victorieuse est entrée dans Vienne. La courte résistance, qui avait fait suite à la sommation de reddition, aurait pu, face à n’importe quelle autre armée assiégeante, avoir des conséquences négatives pour la ville, mais l’Empereur Napoléon est partout le Père, le Père des Peuples, dont il doit combattre l’armée et les Princes; "dans tous les pays où le conduit la guerre, Il a toujours montré Son soucis de protéger les masses sans défense", et ce fut ici aussi son souhait "d’épargner à cette grande et intéressante population les misères de la guerre"; ici aussi Sa Majesté a su combiner fermeté et douceur, sévérité et égards.

L’histoire de la guerre et ses conséquences doivent être, en particulier pour les habitants de ce pays, de la plus grande importance. On en sait peu de choses pour l’instant, on doit avoir eu des raisons de cacher si soigneusement les vraies raisons de la guerre aux habitants de l’Autriche.

Nous ferons notre possible pour présenter dans un ordre chronologique l’histoire de cette guerre et ce qui a entraîné cet évènement, au travers de documents authentiques. Nos concitoyens, les nobles et avisés habitants de Vienne, ne manqueront pas d’applaudir notre entreprise.



Les 21 et 22 mai ont eu lieu les combats d’Aspern et Essling. Les toits des tours de la ville sont interdits d’accès et gardées par les français. Un poste d’observation est installé au sommet de la cathédrale Saint-Stéphane. Mais il reste suffisamment de toits et autres points d’observation qui vont permettre aux viennois curieux d’observer le déroulement de la bataille.

Lieutenant Putigny (il appartient au corps de Davout): "Des fenêtres et des toits de Vienne nous suivions, impuissants, ces évènements tragiques. Autour de nous, les viennois relevaient la tête et se voyaient déjà vainqueurs et commençaient à nous traiter de façon haineuse. La famille chez qui je logeais ne cachait plus ses sentiments, les deux frères manifestaient une attitude volontairement inamicale."

Bellot: "Les 21 et 22 mai, pendant les fêtes de la Pentecôte, se livra la célèbre bataille d’Essling… J’allais avec mon frère et Monsieur Pichault au Prater qui n’était séparé du champ de bataille que par le Danube: la foule était immense et son agitation nous ayant fait rentrer en ville nous montâmes sur la tour de l’église Saint-Charles…. Les mouvements populaires nous contraignirent encore de rentrer chez nous. Malgré le canon qu’on entendait comme sur le champ de bataille, la promenade des bastions était couverte d’hommes et de femmes parées; une garde nationale, à laquelle l’Empereur avait laissé ses armes et ses canons, que, même, il avait passé en revue, maintenait l’ordre au milieu de la plus vive anxiété"

Czernin: "Au début de la journée du 23, on pouvait conclure, d'après le comportement et la mine inquiète de nos hôtes forcés, que les choses n'allaient pas bien pour eux. Rien de certain ne pouvait se savoir. Je montai avant une heure avec mon précepteur, dans la tour des Écossais. Comment décrire notre joie, notre jubilation, quand notre excellent télescope de Ramsden nous montra les colonnes blanches des troupes de notre patrie disposées devant la rive du Danube, dans le plus beau soleil ! Les Français avaient tous disparu, la fusillade avait cessé ; on voyait parfois la fumée de quelques canons tirant de l'île de Lobau. On ne pouvait plus douter d'une victoire totale, l'invincible Napoléon était battu pour la première fois dans une bataille en pleine campagne !"

Le peintre Höchle se rend au Kahlenberg, armé de jumelles, pour faire des dessins de la bataille. Il est arrêté, pris pour un espion, et n'est libéré que sur l'intervention de son père, lui aussi peintre à la Cour (les aquarelles de Höchle sont conservées à l'Albertina).

Pourtant, ayant un instant cru à la victoire, les viennois doivent bientôt déchanter et sont les spectateurs des malheurs de la guerre.

Czernin: "Le 26 mai nous valut une vision bien triste. Nous rencontrâmes plusieurs centaines de voitures pleines de blessés gémissants, amputés et mendiants. Il faut louer la mansuétude vraiment chrétienne des habitants de Vienne qui accouraient pour porter secours à leurs ennemis et partager avec empressement ce qu'ils avaient avec eux. Nombreux furent les Français qui reconnurent ce comportement et en furent touchés."

Ce même 26 mai meurt à Vienne Jean-Baptiste (Fidèle) Clery, dernier serviteur de Louis XVI au Temple, qui a suivi Madame Royale (la duchesse d'Angoulême) dans son exil à Vienne.

Occupation de Vienne (2)

Le Xe Bulletin de la Grande-Armée présente la version officielle des évènements

 

 

D'Essling à Wagram

On doit donc continuer de s’accommoder de l’occupation. Non sans quelques ennuis, par exemple pour les buveurs, comme en témoigne cette ordonnance de la Régence, en date du 26 mai:

"Quoiqu’il ait été plusieurs fois ordonné, que les auberges, les tabagies, les caffés (sic) et les restaurations (re-sic) tant en ville que dans les faubourgs, doivent être fermés avant dix heures du soir, pourtant c’est avec déplaisir qu’on doit remarquer, que non obstant ces ordonnances les aubergistes, restaurateurs etc.. tiennent leurs maisons ouvertes au-delà de l’heure prescrite par la loi.

Pour mettre fin à ces abus, il est ordonné par la présente, et il est enjoint aux aubergistes, aux restaurateurs, aux caffés et aux tabagies, tant en ville que dans les faubourgs de suivre scrupuleusement les ordonnances et les lois prescrites à ce sujet, et de fermer leurs maisons etc.. chaque soir avant les dix heures précis. Chaque cas de contravention sera puni sans exception, selon la sévérité de la loi.".

 

Les Français visitent la ville.

Tascher:

"Je profite souvent de ma proximité de Vienne pour aller observer ce que cette ville offre de remarquable...La beauté, la régularité des rues est la première remarque que fait le voyageur. S'il est à pied, il s'apercevra aussi avec plaisir que ces mêmes rues sont pavées avec le plus grand soin; la propreté des fontaines qu'on rencontre sur chaque place, la fraîcheur et la salubrité qu'elles répandent ne le flatteront pas moins agréablement... ".

Le 5 juin, Napoléon revient s'établir à Schönbrunn.

Boulart:

"Au bout de quelques jours, l'Empereur revint établir son quartier-général à Schönbrunn. Un des faubourgs de Vienne fut affecté au logement de l'artillerie de la Garde, celui de Vidden (Wieden). Drouot, Cottin, Henrion et moi nous fûmes logés dans l'hôtel Kolowrath...C'était la première fois que je couchais dans un lit depuis que j'avais rejoint l'armée, je trouvai délicieux de m'étaler tout à mon aise dans celui de madame Kolowrath qui, pour le moment, habitait son hôtel en ville. La nourriture ne correspondait pas au logement: la comtesse nous traitait avec une parcimonie qui décelait pour nous une très médiocre sympathie."

Le 16 juin Tascher visite au couvent des Capucins les tombeaux de la famille impériale, le 18 juin l'hôpital qui, nous dit-il, passe pour un des plus beau d'Europe", le 20 l'Arsenal (cet établissement (..).fait encore l'admiration des gens de l'art et même de tous les oisifs qui vont le visiter..", le 23 le Graben, "place la plus commerçante et la plus fréquentée de Vienne (qui) peut, à tous égards passer pour son Palais-Royal".

Il n'est pas le seul. Écoutons Philippe-René Girault:

"Je demandais à un garçon" (Girault est alors dans un café, nommé la Parisienne ! - sans doute l'un des deux ou trois cafés et restaurants parisiens attirent alors le public) - "qui parlait fort bien le français si, dans le voisinage, il n’y avait pas quelque curiosité: tout le monde va voir, nous dit-il, un poteau où tous les maréchaux qui viennent en ville se croient obliger de planter un clou. Il nous indiqua où était ledit poteau et nous allâmes le voir. Il avait environ 5 à 6 pieds de hauteur et deux pieds de circonférence, et était garni de clous de haut en bas, de sorte qu’il paraissait bien difficile de trouver de la place pour en mettre de nouveaux. Je crois qu’il aurait fallu passer au moins huit jours pour les compter. On nous assura que ledit poteau était aussi ancien que la ville. Ce pouvait être curieux, mais ce n’était guère précieux."

Notre musicien en profite pour faire une visite un peu particulière

"Un des mes confrères, qui était déjà venu à Vienne, me dit qu’il savait où demeurait le célèbre Haydn, le père de la symphonie et que, si je voulais, il m’y conduirait. Je ne demandais pas mieux; mais pouvions-nous espérer d`être reçus, après tant de généraux et de maréchaux qui avaient tenus à honneur de visiter l’illustre musicien ? Nous y allâmes à quatre et, malgré nos craintes, nous fûmes bien accueillis. Il nous dit qu’il avait toujours grand plaisir à s’entretenir avec des musiciens, mais qu’il craignait bien de ne pas avoir longtemps encore ce plaisir, vu qu’il se sentait bien affaibli. Il disait vrai, car il est mort dans la même année (note : la visite se place donc avant la mort de Haydn, qui survient le 31 mai 1809).

Un autre Français, le baron Trémont, auditeur au Conseil d'État, rend visite, lui, à Beethoven, qui le prend en amitié. Il s'en suit des séances de musique et d'interminables discussions:

"La grandeur de Napoléon l'occupait beaucoup et il m'en parlait souvent.(..) Il me dit un jour: <Si je vais à Paris, serais-je obligé d'aller saluer votre empereur ?> Je lui assurai que non, à moins qu'il ne soit demandé. <Et pensez-vous qu'il me demandera ?> Je n'en douterais pas, s'il savait ce que vous valez; mais vous avez vu, par Cherubini, qu'il s'entend peu à la musique.>. Cette question me fit penser que, malgré ses opinions, il eût été flatté d'être distingué par Napoléon"

La vie des Viennois n’est pas tous les jours rose. Très rapidement, les vivres se font rares, les prix montent. La monnaie papier perd rapidement de sa valeur. En fait, laissée à elle-même, la ville doit avec ses maigres réserves, subvenir aux besoins de ses 300 000 habitants, auxquels s'ajoutent près de 80000 occupants. Même le bois et la paille se font rares, et les réquisitions en monnaie et en nature se font durement sentir. Les boulangeries sont prisent d'assaut par des centaines de personnes. Les meuneries et les boucheries n'ouvrent que sous une protection armée.

Czernin:

"L'augmentation du prix de la vie rendait affligeante la situation des classes pauvres des habitants de Vienne, on ne trouvait presque plus de pain, même à un prix élevé. Toutes les boulangeries risquaient d'être prises d'assaut et des centaines d'affamés les assiégeaient constamment. Les disputes étaient fréquentes, malgré le caractère bon enfant des Viennois."

Giraud :

"On s’était emparé, pour les besoins de l’armée, de tous les magasins de blé et de farine, ainsi que des moulins. Aussi, les boulangers, ne se procurant que très difficilement des farines, ne pouvaient plus satisfaire aux besoins de la population, et j’ai vu, à la porte des boulangeries, plusieurs centaines de personnes faire queue pour n’obtenir qu’une livre de pain. On était rationné comme pendant un siège, et beaucoup se passèrent de pain pendant plus de huit jours."

Bellot:

"La disette faisait assiéger jour et nuit la maison des bouchers et des boulangers, mais la tranquillité ne fut pas troublée pour cela. J’ai traversé la foule à toute heure, sans entendre un murmure, et cet état de crise dura jusqu’à l’affaire de Wagram".

Avis quelque peu différent chez Albrecht Adam (un peintre militaire bavarois):

"A Vienne on ne se réjouissait bien sûr pas du résultat de la guerre (il s’agit de la période après Essling) , mais il régnait dans ses murs le plus grand calme. Le penchant pour les distractions et l’attrait pour tout ce qui est nouveau surpassaient chez beaucoup de viennois les sentiments d’amertume. La galanterie des Français recueillait les faveurs des dames; beaucoup d’argent circulait, et, bientôt, tout Vienne vivait dans la joie et les bonnes choses."

Napoléon a imposé à la ville une contribution de 50 millions. D'où une taxe, exigible dans les 48 heures, sur les locations d'immeubles, ce qui n'arrange pas la situation.

Rapp:

"Napoléon trouvait les Viennois plus exaltés que dans nos campagnes précédentes; il m'en fit la remarque. Je lui répondis que le désespoir y était pour beaucoup; que partout l'on était fatigué de nous et de nos victoires. Il n'aimait pas beaucoup ces sortes de réflexions."

L’armée française n’est pas laissée à l’inaction.

Tascher:

"Tous les deux jours, manœuvre. Tous les jours, théorie. L’Empereur emploie ce moment d’inaction à instruire son armée; les manœuvres et l’instruction sont vivement poussés dans tous les régiments."

Plaige:

"Le 6 juin, le régiment se porta sur les hauteurs de Schönbrunn (note: probablement  la Schmelz) où l'Empereur passa en revue plusieurs divisions, fit des promotions, accorda des faveurs, ordonna quelques manœuvres, vit défiler tous les Corps et les renvoya dans leurs cantonnements"


Le 7 juin Napoléon passe en revue l’armée d’Italie, à Wiener Neustadt, le 9 juin une autre revue, à Schönbrunn.

Le 13 juin, vers quatre heures du matin, Napoléon revient pour la première fois dans la ville. Il la contourne par l'enceinte puis en traverse le centre à cheval. Quatre jours plus tard, le 17, au matin, les canons du bastion ouvrent le feu. C'était une salve de joie, consécutive à l'issue de la bataille de Raab, où les deux archiducs, Jean et Joseph, ont été vaincus par Eugène de Beauharnais. Le lendemain 18, un officier français est dégradé en public, sur les remparts entre les faubourgs d’Alserstadt et Josefstadt: il avait essayé "d’éponger" ses pertes de jeu en puisant dans la caisse du régiment.

Le 15 juin, les autorités organisent un grand service solennel en l’honneur de Haydn, dans l’église des Écossais (Schottenkirche). Les badauds se pressent dès dix-heures du matin pour assister au cortège. Parmi les invités, le prince Eugène et Vivant-Denon (alors que le jour de l’enterrement, le 1er juin il n’y eu pas un seul musicien de tout Vienne) ainsi que Henry Beyle, alors commissaire à la Guerre:

"Tous les musiciens de la ville se sont retrouvés dans l’église des Écossais, pour exécuter à sa mémoire le Requiem de Mozart. J’étais là, en uniforme, au deuxième rang. Le premier rang était occupé par la famille du grand homme: trois ou quatre petites femmes en noir…Le Requiem m’ est apparu trop bruyant et ne m’a pas intéressé; mais je commence à comprendre Don Juan. On le donne en allemand presque toutes les semaines au Théâtre "an der Wien"

Les Viennois, tristes et distraits, écoutent à demi:

Andreas Streich:

"Depuis le 9 mai, nous avions entendu des sons si forts, si fréquents, que les sons ordinaires de la musique ne pouvaient presque plus nous faire d’impression."


Le 25 juin, le maître sellier Jakob Eschenbacher est fusillé, pour avoir, malgré l'interdiction, dissimulé trois canons.

Les habitants sont en fait prisonniers dans leur ville, dans sa ceinture de remparts et de bastions, toutes relations avec l’extérieur étant complètement suspendues et la poste ne fonctionnant plus. Pourtant, les Viennois sont fidèles à leur réputation:

Czernin:

"Cependant, de nombreux petits faits de la vie quotidienne, démontraient que, malgré leur mécontentement, la patience innée des Viennois et leur esprit pacifique, n'avaient pas encore disparu. Non seulement ils s'empressaient, pour éviter les amendes, de livrer leurs dernières armes, mais il était curieux de voir les affamés qui attendaient devant les boulangeries. Dans d'autres villes on avait au moins fait mine de piller les boutiques ; ici on voyait des troupes de femmes arriver en traînant des chaises, sortir le bas quelles tricotaient et attendre patiemment quatre ou cinq heures, assises en rond devant les boulangeries, pour enfin ramener chez elles un petit pain payé fort cher."

Mais Czernin est peut-être trop patriotique. Pendant les préparatifs dans la Lobau, Girault reçoit, avec quatre de ses camarades, une permission pour aller passer la journée dans la capitale:

"Je ne sais si la disette de la farine se faisait encore sentir, mais nous fûmes obligés, au restaurant, de nous fâcher pour obtenir du pain en quantité suffisante, il est vrai que les Allemands (sic) mangent plus de viande que de pain. Nous trouvâmes la ville un peu plus vivante que la première fois; mais elle n’était pas gaie, et cela se conçoit: depuis bientôt deux mois, les Viennois n’étaient plus leurs maîtres, c’étaient les Français qui commandaient chez eux"

Tascher lui aussi remarque que "l'esprit des habitants de Vienne est très monté contre nous; la faim les tourmente. Ils font évader les prisonniers, cachent les espions et donnent connaissance au prince Charles de tout ce qui se passe chez nous"

Avis quelque peu différent chez Albrecht Adam (un peintre militaire bavarois):

"A Vienne on ne se réjouissait bien sûr pas du résultat de la guerre (il s’agit de la période après Essling) , mais il régnait dans ses murs le plus grand calme. Le penchant pour les distractions et l’attrait pour tout ce qui est nouveau surpassaient chez beaucoup de viennois les sentiments d’amertume. La galanterie des Français recueillait les faveurs des dames; beaucoup d’argent circulait, et, bientôt, tout Vienne vivait dans la joie et les bonnes choses."

D’ailleurs, le 21 juin, le français Chrétien ouvre son restaurant français "Traiteur à la suite de la Grande Armée": c’est aussitôt le succès, malgré des prix élevés: un Château Laffitte se vend six francs la bouteille.

Wagram.

Durant les deux jours de la bataille de Wagram, les viennois oscillent entre l’espoir et la crainte. Beaucoup suivent les combats des toits des maisons.

Marbot:

"Les deux jours de la bataille furent remplis d’anxiété pour les habitants de Vienne qui, n’étant séparés des armées que par le Danube, non seulement entendaient le canon et la fusillade, mais voyaient parfaitement les manoeuvres des combattants. Les toits, les clochers de Vienne, et surtout les hauteurs qui dominent cette ville et la rive droite, étaient couverts par la population…. Le Prince de Ligne….avait réuni la haute société de Vienne dans sa maison de campagne, située au point le plus élevé des collines (Leopoldsberg ?), d’où l’oeil embrassait tout le champ de bataille…"

Czernin:

"De nos fenêtres on voyait se succéder rapidement les éclairs du ciel et ceux des bouches à feu. Je passai la plus grande partie de la journée sur les tours et les toitures, et particulièrement sur le toit du Cabinet impérial des Sciences naturelles, avec le directeur Schreiber. C'est avec la plus grande émotion qu'au cours de l'après-midi nous pûmes voir très distinctement et suivre les péripéties du combat à l'aide droite de l'armée autrichienne… A notre grande joie, il se termina à l'avantage des Autrichiens, car en fin de journée, une colonne d'infanterie en uniformes blancs sortit de la fumée. Nous apprîmes plus tard que nous avions vu l'héroïque défense de Baumersdorf par le général comte Ignace Hardegg ; lequel, appuyé par le général Bursch, repoussa les ennemis avec de lourdes pertes. Tard dans la soirée, on voyait encore les flammes qui consumaient Stadt-Enzersdorf.

Le 6 juillet, dès six heures du matin, j'étais à nouveau sur les tours. J'étais dans une fièvre constante, criant de joie à la vue des rapides progrès de l'aile droite des Autrichiens. L'aile gauche était trop loin pour que nous puissions l'observer… Jusqu'à une heure et demie, tout allait parfaitement. Mais soudain la scène changea et à notre grand effroi, toutes les troupes disparurent d'Aspern, puis de Breitenlee, et ainsi de suite. Nous rentrâmes bien tristement déjeuner à la maison."

Bellot de Kergorre:

"Le matin (du 5 juillet)… tous les habitants de Vienne s’étaient placés sur des éminences. Je montais à l’observatoire situé dans ma rue, Oberbekerstrasse (?) d’ùo, avec une lorgnette, je distinguai parfaitement la bataille; quel horrible spectacle que de voir, dans une plaine immense, cinq cent mille hommes aux prises, quinze cents piéces d#artillerie vomissant la mort, sept ou huit villages en flammes !…. J’ai assisté à bien des batailles, je me suis trouvé au milieu du feu; mais je n’ai jamais si bien vu les chocs de deux armées."


Après la bataille, de nombreux blessés sont ramenés dans Vienne. Le 27 juillet, un employé municipal est chargé d’aller, "avec un tonneau de vin, dans la Lobau, pour en ramener 18 blessés autrichiens, qui gisaient là-bas depuis la bataille"

Czernin:

"Nous allâmes dans le jardin Razoumovsky où nous rencontrâmes le général Roussel. Dans la belle salle, sur un lit de parade, gisait le corps du général Lasalle. Quelle lamentable vision que celle de tant de centaines de voitures occupées par des blessés souffrants, à demi inconscients, que l'on ramenait depuis plusieurs jours du champ de bataille. Des prisonniers autrichiens ensanglantés, pitoyables, éveillèrent notre compassion. Le nombre des blessés augmenta au point que ces malheureux mouraient a même le sol, sans même avoir été pansés. On avait ordonné aux habitants de la ville de ramener, avec leurs chevaux, les blessés et les mourants du champ de bataille. Cette mission fut accomplie avec le plus grand empressement, mais la bonne volonté ne pouvait pas suffire à tout. Six jours après la bataille, le 11 juillet, on comptait encore plus de trois mille guerriers estropiés, abandonnés sans soins sur le lieu de l'action."



La fin

Ce n’est qu’à la fin du mois de juillet qu’on permet aux bourgeois de respirer, en leur ouvrant l’accès des jardins publics et des promenades extra muros. On est le 23 juillet: ce jour là, la ville est déserte, mais 23000 personnes se pressent dans les allées du Prater.

Napoléon était revenu à Schönbrunn dès le 13 juillet.

Boulart:

"Le 12 ou le 13, on apprit (...) que la Garde retournerait s'établir à Schönbrunn. Ce fut un sujet de satisfaction générale et je m'y associais de grand cœur. Le 15 juillet, nous entrâmes dans Vienne."

 

Le 11 août, on joue Molinara au théâtre de Schönbrunn. Napoléon est présent dans la loge de gauche. Des gendarmes occupent les jardins. Au parterre ont pris place d'élégantes femmes, derrière lesquelles se trouvent des officiers. Dans les galeries, les maréchaux et les généraux. L'empereur observe de sa lorgnette les spectateurs, lit attentivement dans un livre, prend des prises, mais ne semble pas très intéressé par ce qui se passe sur la scène !

Une autre fois, il assistera à une représentation de "Phèdre" (traduit par Schiller) par les acteurs du Burgtheater (la première avait eu lieu un an auparavant...). Napoléon est très impressionné par le jeu de Madame Weißthurn, qui joue le rôle titre, et le lui dit après la représentation. Il lui fera parvenir une cassette avec 3.000 francs.

La veille de l’anniversaire de Napoléon, le 15 août, (il a alors 40 ans) un accident survient:

Czernin:

"Dans la matinée du 14 août, nous fûmes effrayés par une épouvantable explosion. Les Français avaient installé un magasin sur l'enceinte, entre la porte Neuve et celle des Écossais, où l'on préparait un feu d'artifice, pour la fête de l'empereur Napoléon, qui survenait le lendemain. Un manque de précautions fit sauter tous les engins, beaucoup de baraques en bois et plusieurs hommes. On compta trente-six morts et une soixantaine de blessés"

Cet anniversaire est célébré avec le même cérémonial et les mêmes réjouissances que la fête de l’empereur François. A 9 heures du matin, parade à Schönbrunn. Au même moment salve tirée par 60 canons installés sur les remparts, pendant que les cloches de la ville sonnent à volée.

Ce jour-là, Napoléon déjeune avec Marie Walewska et discute ensuite avec Maret la création d’un Ordre de la Toison d’Or. L’après-midi, se déroule à Saint-Stéphane une messe solennelle, en présence du vice-roi Eugène, qui représente son beau-père.

Boulart:

"On célébra la fête de l'Empereur, le 15 août, par Te Deum, grand banquet, spectacle à la cour et feu d'artifices, fait par les artificiers de la Garde."

A 17 heures, le gouverneur Andreossy donne un banquet de deux-cent couverts, auquel assistent, en particulier les négociateurs autrichiens, le président du gouvernement de basse-Autriche et le maire de Vienne, Wohlleben. A 20 heures, illumination de la ville et feu d’artifice.

Marmont:

"La fête de l’Empereur arriva. Elle fut célébrée dans tous les corps d’ armée et à Vienne avec une grande pompe. L’Empereur donna beaucoup de récompenses et, entre autres, il fit princes Masséna et Davoust" (nommés respectivement prince d'Essling et prince d'Eckmühl)

Czernin:

"Vers six heures, grand régal dans la grande salle des Chevaliers de la Burg, le palais impérial. Le portrait de Napoléon était placé sous un dais, les maréchaux et généraux Masséna, Davout, Duroc, Oudinot, etc., les ministres Champagny et Maret, le gouverneur Andréossy, le commandant de la place, Mériage, puis trois généraux autrichiens, Bubna, Rothkirch et Manfredini, le gouverneur autrichien, ainsi que les princes Schwarzenberg et Clary, en tout 160 personnes, étaient attablées. Champagny, Duroc et Andréossy portèrent les santés de l'Empereur, de son épouse et de sa famille"

Cadet de Gassicourt:

"A l’occasion de l’anniversaire de Napoléon, toute la ville fut illuminée. Personne n’avait oublié d’orner son appartement avec des bougies et je n’ai jamais vu une telle illumination…. Les autrichiens marchaient joyeusement dans la rue avec les français et semblaient se réjouir, tout comme nous, du beau spectacle. Vive la crainte, qui force les individus à être joyeux (sic) !"

Peyrusse:

"Toute la ville est illuminée. Les Français et les Autrichiens se sont promenés gaiement pêle-mêle. Toute la Garde a   dîné dans les charmilles. L'Empereur s'y est présenté sans être annoncé; à sa vue les soldats électrisés se sont spontanément levés. La santé de Sa Majesté a été portée avec le plus vif enthousiasme. Le major général a présenté à l'Empereur un verre; Sa Majesté a bu à la santé de la Grande Armée. Mille vivats de joie ont salué la rentrée de l'Empereur dans son palais."

Constant:

"Tous les habitants s’étaient crus obligés d’illuminer leurs fenêtres: ce qui faisait un coup d’œil vraiment extraordinaire. Il n’y avait pas de lampions; mais, presque toutes les croisées étant à double châssis, on avait mis entre les deux vitrages des lampes, des bougies, etc.., arrangées avec art: c’était d’un effet charmant. Les autrichiens paraissaient aussi gais que nos soldats, ils n’eussent point fêtés leur propre Empereur avec autant d’empressement. Il y avait bien au fond quelque chose de contraint dans cette joie inaccoutumée, mais les apparences n’en disaient rien."

Ne nous faisons pas trop d’illusions, toutefois: les Viennois, fidèles à leur esprit frondeur, attachent des banderoles aux fenêtres: "Vive l'Empereur...parce qu'on ne peut faire autrement (weil's sein muß)" - "Les Français se réjouissent de ta naissance, les Allemands encore plus quand tu mourras" (là, la police interviendra).

Et Czernin précise:

"on aurait lu sur une des maisons de la ville ces mots : "Viennois, n’illuminez pas, vous voyez votre infortune aussi bien sans lumière". Sur une autre, on voyait ces lettres : ZWANG. Quand on interrogea les propriétaires de cette maison sur la signification de ces lettres, ils affirmèrent qu’il s’agissait des premiers caractères des mots : "Zur Weihe an Napoleons Geburtsfest", c’est-à-dire "En hommage à la fête de naissance de Napoléon". En réalité, ce mot ZWANG signifiait CONTRAINTE."

Plus grave,

Rapp:

"Il y eut, pendant les négociations, diverses émeutes à Vienne. Plusieurs personnes, convaincues d'y avoir trempé. furent condamnées à mort: deux bourgeois et un juif allaient être exécutés; je fus assez heureux pour obtenir leur grâce."

Le soir, accompagné de Duroc et Berthier, Napoléon visite incognito la ville.

Le lendemain, le journal Wiener Zeitung (il est vrai sous contrôle de la censure française) rapporte que, depuis le temps de l’empereur Joseph, aucune fête n’avait réuni autant de monde. Ce même jour, Napoléon visite le champ de bataille de Wagram

Revenons aux Viennois, curieux de nature, et qui assistent régulièrement aux revues.

Grillparzer:

"Moi-même je n’étais pas moins un ennemi des français que mon père…La haine au cœur, et pas le moins du monde amoureux des démonstrations militaires, je ne manquais pourtant aucune des revues de Schönbrunn et des prairies appelées Schmelz. Je le vois encore courir sur les marches du château, les princes de Bavière et de Wurtemberg derrière lui et de là, ses mains de fer jointes, observer ses forces défilant devant lui, avec le regard du maître. Son allure m’est encore présente…Il me fascinait comme un serpent fascine un oiseau. Mon père n’était sûrement pas heureux de ces excursions anti-patriotiques, mais il ne les interdit jamais."  (Le texte cité se rapporte à 1805, mais reflète sans doute également l’état d’esprit régnant en 1809.)

Czernin:

"A peine étions-nous arrivés que commença la parade. Grenadiers à cheval, chasseurs à cheval, lanciers et dragons verts au casque doré, puis les voltigeurs et les mousquetaires, tous de la Garde, passèrent par la porte de Meidlinger pour entrer dans la cour du château où ils se placèrent sur quatre rangs. Nous nous hâtâmes vers les marches inférieures du grand escalier central, par lequel le puissant souverain devait descendre. Il parut au bout de quelques instants, jeta un bref regard sévère sur la multitude rassemblée au-dessous de lui, puis descendit assez rapidement les marches, précédé par deux rangées de pages. Sa suite se composait de nombreux aides de camp, officiers d'ordonnance, etc. Quand il arriva en bas, toute son escorte forma un demi-cercle autour de lui, au centre duquel il se plaça, juste au milieu de l'escalier. Ses proches étaient Berthier, Duroc, Bessières et Savary. L'aide de camp de ce dernier m'avait placé si près que je pouvais entendre la voix de Napoléon. Il me parut plus gros, plus corpulent et plus jaune de teint que sur les portraits que j'avais pu voir de lui. Son uniforme vert à revers rouges, ses culottes blanches et surtout son chapeau à trois cornes me semblèrent très usés et pas très propres. Ce dernier était enfoncé profondément sur son front, ses deux yeux noirs étincelaient, son regard perçait. L'Empereur semblait être de mauvaise humeur, sa mine était sombre"

Coignet:

"L’Empereur voulu montrer un échantillon de son armée aux amateurs de Vienne; il passa une revue de 100000 hommes sur les hauteurs à gauche de la ville"

Constant:

"Il est impossible de se faire une idée de ces parades, qui ne ressemblaient point du tout aux parades d'honneur de Paris. L'Empereur, en passant ces revues, descendait aux plus petits détails; il examinait les soldats un à un, pour ainsi dire; il interrogeait les yeux de chacun pour voir s'il y avait du plaisir ou de la peine dans sa tête; il questionnait les officiers, souvent même les soldats: c'était ordinairement là que Sa Majesté faisait ses promotions"

Desboeufs:

"L'Empereur vint nous passer en revue dans les premiers jours de septembre. Après quelques manœuvres, le corps d'armée défila devant lui; il était à pied, les mains derrière le dos, le haut du corps un peu courbé, prenant de temps en temps des prises de tabac, et indiquant du doigt la place de bataille des régiments. À mesure que les soldats arrivaient sous ses yeux, ils criaient < Vive l'Empereur ! >, Ces cris partaient du cœur et étaient poussés avec un enthousiasme qui tenait presque du délire."

En fait, les Viennois regardent Napoléon avec un semblant d’admiration: pour ses ennemis ou ses admirateurs, il est le militaire type.

Général baron de Löwenstein:

"Enfin j’avais l’occasion d’approcher cet homme ! Je dois admettre, qu’il ne me fit pas, lorsque je m’approchais de lui, l’impression à laquelle je m’attendais. Je le trouvais plus corpulent que l’on ne le représente généralement. Sa démarche était peu gracieuse, son maintien sans grandeur".

Du même:

"Comme j'avais beaucoup connu le comte Andreossy lorsqu'il était ambassadeur de France à Vienne, j'allais lui faire visite....Il m'invita à dîner. Ce n'était plus le luxe qui régnait autrefois à la table du ci-devant ambassadeur, mais bien la frugalité qui s'est établie au temps des Césars. La vaisselle était aux armes d'Autriche, les laquais avaient les livrées de la Cour d'Autriche, les vins étaient mauvais comme le sont les vins d'Autriche"

Les officiers français, dont certains logent dans les palais, comme Masséna, qui occupe le palais Lobkovitz, sont reçus dans les salons aristocratiques et bourgeois et dansent la valse avec les jeunes filles.