Walcheren

Le désastre de l’île des Walcheren

Origine de l’expédition

En mai 1809, Napoléon déjà enlisé en Espagne devait faire face à la Cinquième Coalition formée à l’instigation de l’indomptable Angleterre. Le pays était épuisé, il fallut appeler de nouvelles classes, rappeler ceux qui avaient échappé au recrutement jusque-là. Les débuts de la campagne d’Autriche furent difficiles : l’armée de l’archiduc Charles s’était retranchée le long du Danube et manœuvrait adroitement à l’approche de Vienne. Essling fut un échec (22 mai), il fallut chercher refuge dans l’île de Lobau et tenir contre les assauts renouvelés. Les troupes alliées n’étaient plus aussi sûres, le fidèle Lannes venait de tomber à Essling. L’empereur avec son cynisme habituel avait déclaré (après Eylau – 1807) : « Bah ! Une nuit de Paris réparera cela ! ». La journée de Wagram (6 juillet) emporta finalement la décision et l’Autriche demanda grâce...

Sur les instances de l’état-major autrichien, l’Angleterre avait dû se déterminer à participer à l’effort commun : comme en 1795 et en 1799 déjà, un corps expéditionnaire fut constitué sous la direction du comte de Chatam, frère aîné du Premier ministre Pitt récemment décédé à 47 ans. L’homme n’était sans doute pas le plus indiqué pour la mission : on le surnommait « the late earl » (le comte tardif) en raison de sa peine à sortir du lit ou peut-être de sa pusillanimité... Quant au commodore Sir Home Popham, c’était aux dires d’un collègue peu charitable « an amfiberous animal, wot canot live on the land, and wot dies in the water » (un animal amphibie, incapable de survivre sur la terre ferme, et destiné à périr dans l’eau).

La conquête

Selon les sources britanniques, le corps expéditionnaire était constitué de 70.000 marins et hommes de troupe, y compris des unités de cavalerie, de train et d’artillerie, soit un ensemble plus imposant que celui de l’expédition française en Egypte. La flotte comptait 600 navires, dont beaucoup de petite taille puisqu’il suffisait de traverser la Mer du Nord hors de portée des navires français. Elle leva l’ancre fin juillet sous le commandement de l’amiral Sir Richard Strachan, surnommé « Mad Dick » en raison de son tempérament fougueux et emporté. L’objectif déclaré était la place d’Anvers, protégée par l’Escaut occidental qui coupe en deux la Zélande. Celle-ci avait été puissamment fortifiée pour en faire le fameux « pistolet braqué au cœur de l’Angleterre » dont rêvait Napoléon. Les arsenaux débordaient d’activité pour reconstituer la flotte qui manquait si cruellement à l’empereur.

L’île de Walcheren était constituée de sable alluvial qui affleure à peine à marée haute dans l’estuaire de l’Escaut, en Zélande méridionale. Elle est allongée sur 50 km d’est en ouest entre l’Escaut oriental au nord et l’Escaut occidental au sud, contrôlant ainsi l’accès au port d’Anvers situé 40 km en amont vers l’est. Une partie des terres se trouvait inondée et drainée en permanence par un système de digues, de canaux et de moulins qui entraînent des pompes de vidange. Elle est aujourd’hui rattachée à Beveland et au continent.

Le débarquement eut lieu sans résistance sur des plages dépourvues de retranchements du 1er au 3 août. Les fusiliers-marins britanniques prirent alors place sur des embarcations de petite taille destinées à remonter l’estuaire de l’Escaut en vue de constituer une tête de pont en amont de l’estuaire. Les positions de Cloeting, Goes, Cattendyke furent emportées facilement et l’on s’approcha du fort de Batz qui commandait l’entrée du fleuve en direction d’Anvers. Kruyningen tomba le 4 août, laissant 80 prisonniers. La garnison hollandaise de Vaarden se retira et les troupes françaises abandonnèrent bientôt le fort de Batz sans combattre, livrant aux envahisseurs 80 canons et des magasins bien approvisionnés…

Le corps d’infanterie de Sir John Pope s’installa aussitôt dans la place en requérant un appui naval qui n’arrivait pas. Les Français ne tardèrent pas à se rendre compte de leur erreur, et une flottille de canonnières vint bombarder le fort dont les canons avaient été encloués avant d’être abandonnés. Un grenadier anglais courageux du nom de Skinner réussit toutefois à les remettre en état pour mitrailler les bateaux français. Les troupes du comte de Rosslyn put ainsi débarquer sur la plage méridionale de Beveland le 9 août.

De son côté, Lord Chatam avait pris possession du nord de l’île le 30 juillet, s’était emparé du Fort Rammekens le 4 août, et avait mis le siège devant Flessingue désormais hors de portée des secours par voie de mer. La ville fut en flammes le 15 août, et capitula avec les honneurs le 18

Menace sur Anvers ?

Du côté des Français, c’était en effet l’affolement en l’absence de l’empereur et des armées aventurées en Autriche, Italie et Espagne. Le royaume de Hollande avait été constitué dans la précipitation en 1806 et confié au malheureux Louis Bonaparte, lequel allait s’enfuir l’année suivante vers les Etats-Unis. Le maréchal Bernadotte, assisté du général Monnet, prit pourtant les choses en main et rassembla 30.000 hommes de troupes à la hâte.

Pendant ce temps, le corps expéditionnaire se concentrait à Batz, alors que l’état-major prenait tout son temps. L’amiral Strachan se déclara hors d’état de remonter l’Escaut occidental tant que l’armée ne se serait pas assurée des forts de Lillo et Liefkenshoek qui couvraient encore Anvers…

Un mal inexorable

Que s’était-il passé, quelle menace pesait ainsi sur un assaillant d’abord plein d’ardeur, alors que les défenseurs semblaient débordés ? En réalité, l’affaire si prometteuse avait rapidement tourné au vinaigre pour l’agresseur. Dès le mois d’août, les descriptions des officiers anglais devinrent pessimistes : les canaux étaient habités d’eau stagnante, nauséabonde, les moustiques innombrables pénétraient partout. L’atmosphère était chaude et humide, les orages fréquents. La troupe se laissait aller, l’hygiène était déplorable en l’absence d’eau claire. On parla bientôt de miasmes putrides, de « fièvre de Walcheren », de « flushing sickness » (maladie éruptive). En août, 700 hommes furent portés malades ; en septembre, ils étaient 8.000 et en octobre 9.000. Les équipements sanitaires étaient débordés, « on entasse les malades sur la paille humide de baraques où l’on ne mettrait pas des chiens, ouvertes à tous les vents ». Pour préserver le moral, on ordonna de procéder aux inhumations de nuit, sans torches ni cierges...

Lord Chatam, hésitant, demanda un rapport détaillé sur la situation, lequel fut soumis à un conseil constitué des lieutenants-généraux du corps expéditionnaire. Après ample discussion, ce conseil décida le 27 août de renoncer à investir la place d’Anvers, faute de ressources suffisantes. Plusieurs corps de troupes furent alors rembarquées, et seules les positions de l’île de Walcheren, faciles à défendre, furent conservées à partir du mois d’octobre dans l’attente de renforts hypothétiques.

En février 1810, la fièvre avait causé la mort de 60 officiers et 3.900 hommes et l’on rembarqua ce qui restait du corps expéditionnaire. Près de la moitié des troupes était tombée malade à un moment ou à un autre. Dans le même temps les pertes causées par le feu ennemi n’avaient pas dépassé 100 hommes... Les régiments ainsi atteints (environ 20.000 hommes) restèrent réputés pour leur défaillance physique au cours de l’expédition d’Espagne que les Anglais appellent « guerre de la Péninsule ».

Suite et fin

Le roi Louis allait quitter sa belle Hortense et prendre la mer pour l’Amérique. Napoléon n’hésita guère, et déclara les Pays-Bas désormais partie du Grand Empire, avec huit départements de plus (1810). Walcheren se trouverait incluse dans les Bouches de l’Escaut.

A deux siècles de distance, il n’est pas facile d’identifier la nature des fièvres malignes subies par le corps expéditionnaire. Il pouvait s’agir de typhus, de paludisme, de typhoïde et autres dysenteries. Les traitements pratiqués consistaient en purges, lavements, pose de ventouses, de sangsues, saignées, aspersion d’eau froide... L’alcool et le tabac étaient considérés comme panacées. L’épisode illustre la portée considérable des épidémies s’abattant sur les armées en campagne, y compris à l’époque contemporaine, et leur influence énorme sur le moral de la troupe.

En 1810, une commission d’enquête parlementaire fut instituée pour établir les responsabilités de ce désastre. Le service de santé s’était montré radicalement déficient : on avait dû acheter de l’écorce de quinquina du Pérou, un des rares médicaments actifs contre ces miasmes, à un vaisseau américain de passage ! Le médecin général, Sir Lucas Pepys, répondit sans ciller à un commissaire qui s’étonnait de son inaction, qu’il manquait d’expérience de la médecine militaire ! Quant au chirurgien général, le Dr Thomas Keate, il expliqua sa passivité en déclarant que la situation était « de nature exclusivement médicale ».

Selon les chroniqueurs britanniques contemporains, les pertes de Royaume-Uni peuvent être estimées entre 1793 et 1815 à 240.000 hommes – dont moins de 30.000 tombés au feu de l’ennemi...